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Le Dico. d’ HERREO

Le dictionnaire amoureux du Rugby -HERRERO
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Extrait tiré du livre « Dictionnaire amoureux du Rugby » , écrit par Daniel HERRERO, édition 2006, pp:187-194

 

L'auteur, Daniel HerreroL’Entraîneur est venu avec la compétition. Sans elle, pas besoin de lui, à peine d’arbitre pour éviter de se brouiller avec ses meilleurs copains lors de la partie dominicale au jardin public. La compétition implique le resultat, et cela chaque dimanche. Sanction hebdomadaire. On juge l’entraîneur aux victoires remportées, gagner est son point de mire. L’entraîneur met donc sa compétence au service d’une équipe dont il est responsable et dont il doit assurer la « réussite », idée très subjective qui dépend de la hauteur où l’on place la barre! gagner dimanche prochain, se maintenir en troisième division, finir dans les cinq premiers du tableau, être champions de France, être champions d’Europe? Il faut se coltiner alors l’apprentissage, la motivation, confrontation, les doutes, la pression, les blessés, les vexés, les mutés, les nouveaux, les anciens, la sélection, l’argent, la reconnaissance, l’échec … Ces Préoccupations font de l’entraîneur une personne très absorbée, obsessionnelle, qui vit avec son équipe, mange et dort avec elle. Il ne pratique pas avec son corps, mais avec sa tête et son cœur. En quinze ans de carrière, je ne me suis pas fait une seule entorse mais tous mes cheveux sont devenus blancs!

La principale difficulté de ce métier n’est évidement pas technique, car avec un bon manuel et un règlement en format de poche, on comprend vite le jeu. Mais les hommes, c’est une autre affaire! Ça grouille, ça change, ça crie et ça pleure… L’entraîneur se retrouve face à un collectif de trente joueurs, et à une multitude d’interactions et d’influences vertigineuses. Par un savant mélange de psychologie et d’intuition, il va devoir donner une forme à ce qui n’en a pas : passer du tas au groupe, et du groupe à l’équipe. Domestiquer la pieuvre gigantesque du collectif, bête effrayante qui se tend, s’étire, se contracte, se déchire, se referme … Pour cela, il lui faut créer du lien entre les hommes, leur donner un socle commun dans tes lequel ils se reconnaissent et s’épanouissent. L’entraîneur incarne lui-même ce lien : il est le point de jonction, le centre de l’étoile, tissant autour de lui la matière de son équipe.

Au rugby, cette matière humaine fragilement homogène n’a de sens que dans le mouvement. L’entraîneur déploie toute son énergie pour que le moteur de l’équipe soit toujours vrombissant, et les curiosités toujours aiguisées. Pour le maintenir en action, et en haleine, il  indique le chemin à ses joueurs. S’il se met dix pas devant eux et leur donne des ordres, ils ne bougeront pas ; mais s’il se tient un pas devant, et leur montre qu’il est des leurs, alors les voilà à l’œuvre.

Dans cette quête insatiable du mouvement, l’entraîneur traque les blocages comme ses pires ennemis, il veut de la fluidité, de la vibration. Si le ronronnement s’installe, c’est le début de la fin… L’ennui est le cauchemar de l’entraîneur ! Quand les hommes désabusés, décontenancés ou lassés ralentissent, se répètent, languissent la douche et le jour suivant, quand l’imaginaire se tarit, alors la nécrose guette! Il faut les maintenir en éveil, proposer du nouveau, alterner travail et régalade, car sans plaisir, pas de progrès. Une tribu laborieuse est une tribu triste : l’entraîneur de rugby qui oublie que tout ça est avant tout un jeu se met le doigt dans l’œil. L’entraîneur, pédagogue, meneur d’hommes, marche avec sa troupe sur une route sinueuse, où à chaque carrefour, on oublie ses certitudes, où rien ne se fait seul. Cette route qui mène à la « réussite ensemble» est celle d’une action permanente et protéiforme sur les hommes, matière glissante et poisseuse, aussi fascinante que décourageante, la seule qui vaille la peine.

***

-Fermez la porte! Plus personne ne rentre!

 

Je ne veux plus voir personne laissez-nous tranquilles.Qu’est-cequ’il fait chaud dans ce vestiaire. J’aurais pas du mettre ce survêt. Il n’a pas encore fini avec Nico, le kiné? Ou bien c’est Nico qui n’a pas envie de s’éloigner du kiné… Probable Aïe, je me suis cogné la tête à la patère en m’asseyant. Personne ne m’a vu. C’est pas encore le moment de parler, ils ne sont pas prets.

-Doucement les gars, ne gaspillez pas vos forces.

 

Sinon, ils vont se cogner le front entre eux jusqu’à se faire des bleus ! Franck a arrêté de s’agiter. C’est bon signe. Est-ce que je les sens bien? Gabriel reste à l’écart. Il n’a pas encore digéré d’être remplaçant aujourd’hui. C’est la première fois que ça lui arrive. Faudra t’y faire, garçon.

-Gaby, prépare-toi bien. Tu peux rentrer n’importe quand.

 

Il ne me regarde pas. Être remplaçant, c’est de loin le plus dur. Le petit Calou, je l ‘aime bien. Il débarque. J’étais comme ça, moi, à dix-huit an. Il n’en revient pas. Il observe Eric qui se prépare. Arrête de le regarder comme ça! Il est drôle ce minot. Cette accélération qu’il a faite hier à l’entrainement! Il nous a tous soufflés. Tiens, il une chaussure plus longue que l’autre. J’ai une impression bizarre avec Franck… Il a fait des progrès  énormes pour commander la troupe, mais plus il commande intelligemment, et plus son jeu se détériore. Je ne sais pas quoi lui dire. On va voir aujourd’hui ce que ça va donner. Il est un peu sale, ce vestiaire. Il y a des toiles d’araignées. Le robinet est mal fermé. Cette goutte me tape sur les nerfs. Quelqu’un va le fermer, ou quoi? Bon, ben, J’y vais alors.

-Nino, n’hésite pas à mettre le feu sur les deuxièmes temps. Je veux que tu crées du trouble.

 

Le regard qu’il m’a jeté ! Celui-là, il comprend vite. Ce feu qu’il a à l’intérieur… Il m’impressionne. Quoi encore ? J’ai dit : « personne » !

-Ah! Entrez, monsieur l’arbitre.

-Bonjour messieurs. Tout va bien?

-Ça va.

-Bien. Je reviendrai un peu plus tard pour vérifier les crampons. A tout à l’heure.

 

C’est ça. Salut. Je le connais. C’est un brave.

-Qu’est-ce qu’il nous fait chier, lui?

-Thierry, c’est bon, merci. .

-Je l’aime pas cet arbitre. En huitièmes l’an dernier, c’était lui.

-Et il y a deux ans, contre Toulouse, c’était lui aussi, et on a gagné. Allez, c’est bon. Il est bien.

 

Thierry, il ne faut pas qu’il se bloque, sinon il est capable du pire. Merde, j’avais une grosse miette dans ma barbe.

-Fennez la porte !

 

Un type était en train de nous regarder par l’embrasure de la porte ! Je rêve ! Bon sang, qu’il est gaillard, Coco. Servi nature. Je ne ferai jamais l’apologie du muscle saillant, mais lui, il m ‘impressionne. Pourtant, il en faut pour m’impressionner! Allez c’est l’heure où la première ligne mime des entrée en mêlée. Ils aiment ça, je ne comprend pas bien pourquoi. J’ai jamais fait ça, moi, quand je jouais. Mais que personne n’en dise du mal en ma présence. Les heures que j’ai passées à pousser derrière eux…

-Ensemble … Ludo, tes appuis …

 

Steph s’est isolé dans les douches. Il a de l’eau sur son short. Il fait semblant de passer la balle, dix fois, vingt fois. Est-ce que je les sens bien ? J’ai la bouche sèche.

-Pipo, sur touche adverse, tu montes comme un avion sur la ligne d’avantage. Et Mimi, je ne veux pas te voir une seule fois pris dans un regroupement. Arthur, tu prends l’ouvreur homme à homme, et s il prend dedans, il est mort. Yvan, appelle Pipo à l’intérieur, sinon, on est mal sur les deuxièmes temps.

 

Je viens de crier un peu trop fort. Faut pas que je les perturbe. J’ai peur tout à coup d’avoir oublié quelque chose à l’entraînement. S’ils nous débordent sur une action que je n’ai pas prévu, je vais très mal le vivre.

-Yvan, tu appelles Pipo! Tu l’appelles en permanence!

-OK, Dany, OK. J’appelle Pipo.

 

Il est plus calme que moi, lui ! Putain, j’ai l’impression d’avoir oublie quelque chose. Je mourrais si un joueur venait à me dire : « On n’en avait pas parlé»… Pourquoi Fingus est encore tout seul ? C’est plus l’heure. Quelle heure il est, d’ailleurs ? Encore trente-cinq minutes. Et Sylvain n’a pas fini de mertre son strap. Qu ‘est-ce qu’il fout ? Cette cheville, j’espère qu’elle va tenir. Il est fragile en ce moment. Ça y est, Fingus met enfin son maillot. Il me fait rire, à sortir sur le banc toutes ses petites affaires bien rangées. Crampons impeccables. J’ai peur qu’il explose. A force de s’adjuger la mission du justicier, il peut nous coûter cher.

-Fingus, s’il te branche en face, t’es pas obligé de l’endormir tout de suite! Tu le désosses en mêlée, ça, c’est autorisé!

 

Il me fait un clin d ‘œil. Je sait très bien pourquoi je lui dis ça. Deux cartons en quinze jours, ce serait pas bon. Tranquille, Fingus, tranquille. Il est en forme. Crache ton chewing-gum, Paulo, tu vas l’incruster dans tes dents. Je prendrais bien un chewing-gum, moi aussi. Mais j’en ai pas. Il y a les selectionneurs dans les tribunes, ça ils le savent bien. Personne n’en parle, mais je suis sûr que c’est dans toutes les têtes.

-Allez, Francky.

 

Je viens de claque ma main dans la sienne. Il est moite. Mes deux deux1eme ligne ne se sont pas lâchés depuis un quart d’heure. C’est l’heure des doublets et des triplettes, ils se regroupent par clans. Après, ce sera la grande famille. Tous ensemble. Je vais bientôt parler. Est-ce que je les sens bien ? Je crois que je suis clair. Francky est écouté, il sait y faire. Il me donne une force incroyable. Mais, putain, il m ‘inquiète. Il prend moins de risques depuis quelque temps. On va bien voir. Envoie-toi, Francky. Rends les fous, ces deuxième ligne. C’est bientôt l’heure? Je vais parler. Entraîner n’est pas jouer. Je ne dois pas oublier le joueur que j’ai été. Je dois oublier celui que je ne serai plus.

-Les gars, venez …